Luiz Inacio Lula da Silva en mauvaise posture avant le second tour du 25 octobre. Donné favori par les instituts de sondage, le président sortant du Brésil accuse finalement deux points de retard à l'issue du premier tour de la présidentielle. Son principal rival, Flavio Bolsonaro, a créé la surprise dimanche 4 octobre en obtenant 47,06 % des suffrages.
Lula a lui-même reconnu un résultat "inattendu" mais s'est dit confiant de l'emporter dans vingt jours. "Le match va commencer. Nous sommes dans les prolongations, et c'est là que nous allons convaincre le peuple brésilien", a affirmé le chef de l'État de 80 ans, qui brigue un quatrième mandat.
Sur le papier, le sénateur de droite de 45 ans semblait pourtant un adversaire à la portée du champion historique de la gauche, qui a tenté lors de la campagne de faire valoir les bons chiffres de la croissance et un taux de chômage ramené à 5,3 %. Mais le Parti des travailleurs (PT) de Lula pourrait avoir minimisé la lassitude des électeurs brésiliens confrontés aux mêmes maux : un coût de la vie qui s'envole, un endettement endémique des ménages, la corruption et l'insécurité – que son adversaire a promis d'éradiquer à la manière du controversé président salvadorien Nayib Bukele.
"Les gens sont tout simplement épuisés. Ils ont l’impression que la classe politique ne fait que proposer toujours la même chose. Lula va avoir 81 ans à la fin du mois et semble proposer des solutions à des problèmes qui ont déjà plus de 20 ans", affirme sur France 24 Felipe Krause, politologue et ancien diplomate, directeur du département d'études brésiliennes à l'université d'Oxford, qui pointe un manque de renouvellement du personnel politique au Brésil.
"Le Parti des travailleurs a clairement un problème de déconnexion avec sa base", poursuit l'expert. "En face, Flavio Bolsonaro a su s’adresser véritablement à une nouvelle classe moyenne en pleine expansion, à ces gens qui aspirent à la prospérité, espèrent devenir de petits entrepreneurs et souhaitent moins de réglementation."
"On peut y voir aussi la manifestation d'un rejet des thèmes défendus par la gauche dans un contexte de progression des évangéliques", décrypte Armellle Enders, professeure d'histoire contemporaine à l'université Paris 8, directrice du laboratoire de l'Institut français de géopolitique. "Pour les évangéliques, c'est l'individualisme qui prime et toute politique sociale est perçue comme de l'assistanat. Ce n'est pas seulement un rejet de Lula, c'est aussi le rejet d'un libéralisme modéré ou d'un centrisme politique au sens français du terme."
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Un Clan "Quasiment Mafieux"
Car au-delà du succès enregistré à la présidentielle, la marque "Bolsonaro" a fait carton plein aux élections générales, portée par un raz-de-marée conservateur. Ainsi, l'épouse de l'ancien président, Michelle Bolsonaro, a été élue au Sénat, tout comme son deuxième fils, Carlos Bolsonaro. Sa formation, le Parti libéral (PL), a remporté à elle seule 19 sièges au Sénat sur les 54 qui étaient à pourvoir, et en compte 28 sur 81 au total.
Une poussée de la droite qui devrait favoriser l'adoption d'une loi d'amnistie en faveur de Jair Bolsonaro. Condamné pour tentative de coup d'État, l'ex-président purge chez lui une peine de 27 ans de prison pour avoir été le chef d’une "organisation criminelle" ayant conspiré pour assurer son "maintien autoritaire au pouvoir" après sa défaite face à Lula en 2022.
"C'est un petit clan quasiment mafieux et infiltré dans la politique depuis 30 ans", estime Armelle Enders, qui cite également le cas d'Eduardo Bolsonaro. Installé aux États-Unis, cet ancien député avait fait du lobbying auprès de Donald Trump pour que Washington engage une guerre commerciale contre Brasilia dans l'espoir d'influer sur le procès de son père devant la Cour suprême du Brésil.
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Des soupçons d’ingérence des États-Unis ont aussi plané pendant la campagne. Une enquête vient d'être ouverte au Brésil après des révélations du Guardian sur l'existence d'un financement de Washington d’un million de dollars destiné à déstabiliser la Cour suprême.
Au niveau des gouverneurs, le clan Bolsonaro pourra aussi compter sur Tarcisio de Freitas, élu dès le premier tour dans l'État de Sao Paulo, ou encore sur le magistrat Sergio Moro. Ce juge, qui avait condamné Lula à une peine de prison pour corruption en première instance, a pris la tête de l'État du Parana, dans le sud du pays.
"Le 'bolsonarisme' est désormais bien plus qu’une simple affaire de famille. Il existe une base solide de personnes socialement conservatrices, opposées au Parti des travailleurs et animées par un fort sentiment en faveur du marché", constate Felipe Krause.
Bolsonaro En Ballotage (Très) Favorable
Si le nom Bolsonaro semble faire recette auprès des électeurs, la mobilisation du camp conservateur pourrait aussi s'expliquer par le scandale provoqué pendant la campagne par l'affaire Daniel Vorcaro, un banquier soupçonné d'avoir distribué des pots-de-vin à des hommes politiques et à des juges de la Cour suprême.
Directement mis en cause, Flavio Bolsonaro nie toute irrégularité et agite au contraire le nom du juge Alexandre de Moraes, mentionné dans le dossier. Principal responsable de la condamnation de Jair Bolsonaro en 2025, ce magistrat est considéré comme l'ennemi numéro un des partisans de l'ex-chef de l'État d'extrême droite.
"La crise au sein de la Cour suprême a certainement provoqué cette vague dégagiste. Or, beaucoup de juges sont impliqués dans ce scandale financier, au moins pour des questions d'ordre éthique. Cette affaire a sans doute provoqué un raidissement extrêmement fort de l'électorat de droite", analyse Armelle Enders.
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Après sa victoire lors du premier tour, Flavio Bolsonaro se retrouve en position de force alors que le report des voix devrait jouer en sa faveur. Le sénateur de Rio de Janeiro pourrait engranger le soutien des électeurs de la poignée de petits candidats, la plupart de droite, qui étaient présents au premier tour.
"N'oublions pas que 21 % des électeurs se sont abstenus lors de ce premier tour. Il s'agira donc vraiment de les mobiliser et Bolsonaro a l'avantage sur ce point. Le ton de Flavio Bolsonaro est bien plus consensuel que celui de son père, ce qui devrait lui permettre de rallier plus d'électeurs à sa cause pour le second tour", assure Felipe Krause.
"Il est fort peu probable que Lula parvienne à l'emporter. Même en cas de victoire, il aurait de toute façon face à lui un Congrès complètement verrouillé", explique Armelle Enders. "Il faut bien comprendre qu'il ne s'agit pas ici d'une alternance à l'intérieur d'un même système. On est ici dans un tournant historique, une bascule" pour la jeune démocratie brésilienne.